Reliure traditionnelle

Sept phases d’exécution d’une reliure traditionnelle

par Simone B. Roy, relieure d’art et restauratrice.

Le Bulletin, volume 14, numéro 4, décembre 2006

Première phase : plaçure

  1. Vérification de la pagination avant le débrochage du volume et, dans l’ordre, numérotation des pages qui ne sont pas déjà numérotées.
  2. Débrochage de la couverture de brochure. Il faut la nettoyer si nécessaire et enlever tous les points de colle.
  3. Coupage du fil de couture mécanique et séparation des cahiers.
  4. Retrait des gravures qui sont en hors-texte en prenant soin de noter leur emplacement. Il faut faire tomber tous les points de colle. Il est très important que le papier soit mis à nu.
  5. Séparation du plat avant de la couverture de brochure en gardant le dos attaché au plat arrière et replié sur lui-même. Il est essentiel de conserver tous les éléments de l’édition originale. Il s’agit de la signature d’authenticité du volume. Dans tous les cas de figure où le livre n’a pas de couverture de brochure, ce seront le faux titre et le titre de l’ouvrage qui seront utilisés. La reliure d’art accroît la valeur présente et future du livre si elle est réalisée dans le respect de tous les éléments de sa publication originale. Il est important de le savoir.
  6. Montage des deux éléments de la couverture de brochure. Le plat avant sera monté sur onglet et rattaché au premier cahier. Le plat arrière avec le dos plié sera, lui aussi, monté sur un onglet (prévu légèrement plus large à cause de l’épaisseur créée par le dos) et il sera rattaché au dernier cahier.
  7. Montage des gravures en hors-texte en tenant compte du format du papier de l’édition originale afin de choisir la position la plus avantageuse de présentation de chaque gravure. Il est parfois plus favorable de les monter à la verticale qu’à l’horizontale. Le relieur est autorisé à prendre cette initiative.
  8. Préparation de l’ajout de gardes blanches. Le papier sera choisi du même grammage que l’original, et d’une couleur aussi blanche aussi harmonieuse que possible. Ces feuilles seront pliées à la forme. On prévoit un cahier de quatre feuillets à l’avant, et un autre à l’arrière. Leur rôle est de protéger les premières pages du texte contre un dégât éventuel de la peau sur les premières pages de l’édition. On ajoute à ces gardes blanches un même nombre de gardes de papier kraft à l’avant et à l’arrière. Elles seront cousues temporairement dans le but de prévoir une place qui sera occupée ultérieurement par des charnières de cuir, après la mise en peau et avant la pose des gardes de couleur.
  9. Première mise en presse spécifique à la plaçure.

 

Deuxiène phase : couture

  1. Après un minimum de quarante-huit heures de mise en presse de plaçure, la couture se prépare par un compassage et un traçage pour une reliure classique à nerfs ou à dos long. La couture peut être sur ficelle ou sur ruban. Si la couture est sur ficelle, il y aura grecquage. Si elle est sur ruban, la grecque peut être évitée et l’ouverture du volume sera d’autant plus souple et plus importante. Le fil de couture est, obligatoirement, un fil de lin pour réunir les cahiers. Les fils de couture sont numérotés comme suit : 8-10-12-15-18-20-24-25-30-40-50-150. Le numéro 8 est le plus gros fil, et le numéro 150 est le plus fin. Le choix est fait en fonction du nombre de cahiers à coudre, de leur épaisseur et de leur nature (papier poreux, couché, fait main, glacé, etc.). C’est un choix difficile, que seule l’expérience peut rendre plus sûr. Le rôle du fil de lin est d’augmenter par la couture l’épaisseur du dos, et de son choix dépendra la rondeur du dos et la juxtaposition des cartons le long du mors. C’est à ce moment que l’on sait si la reliure est bien enclenchée ou non.

 

Troisième phase : corps d’ouvrage

  1. Passure en colle au dos, immédiatement après la couture. La colle pénètre légèrement entre les cahiers à l’aide du nez d’un marteau de relieur
  2. L’arrondissure se fait également au marteau. C’est une opération importante qui établit la bonne forme de l’arrondi du dos.
  3. L’endossure se fait aussi au marteau; elle forme les mors qui permettent aux cartons de se loger très précisément le long du dos. Ces deux opérations révèlent la dextérité du relieur et le soin qu’il apporte à la réalisation de son œuvre, car le livre se doit d’être parfaitement d’équerre à leur suite.
  4. Ouverture des cartons pour permettre de passer les ficelles ou les rubans de couture. Ceux-ci seront fixés ultérieurement.
  5. Pose de la mousseline pour couvrir le dos seulement.
  6. Deuxième mise en presse; quarante-huit heures d’attente.
  7. Rognage de la tranche de tête ou des trois tranches.
  8. Dorure des tranches si le volume le justifie.
  9. Les tranchefiles sont faites à la main. Elles sont brodées à même le dos. Elles ne sont pas simplement collées comme pour une reliure Bradel commerciale.
  10. Apprêture du dos : deux papiers collés en formule laminée : le premier dans le sens du grain du papier et le second à contresens. Les deux seront poncés après le séchage.
  11. Préparation des encoches pour loger les ficelles ou les rubans sur les plats.
  12. Collage des ficelles ou des rubans de couture dans les encoches sur les plats.
  13. Ponçage des cartons des plats sur les trois côtés pour obtenir le galbe noble.
  14. Doublure des plats avec un papier de finition.
  15. Préparation du faux dos à nerfs ou sans nerfs.
  16. Mise en presse de finition (une semaine).

 

 Quatrième phase : préparation à la couverture

  1. Préparation de deux gabarits pour la coupe de la peau. Ces gabarits peuvent être prévus pour une pleine peau,  une demi-peau à coins ou une demi-peau à bandes. Le premier gabarit sera coupé à la dimension exacte du volume. L’emplacement du dos sera tracé sur le papier ainsi que les indications : tête, queue, gouttière. Ce premier gabarit sera posé sur un deuxième qui prévoit les rabats. Ces gabarits permettent au relieur de tailler la peau avec une très grande précision, ce qui facilite d’autant la parure qui suit cette opération. Le gabarit des rabats sera préparé en papier calque pour donner à voir le grain de la peau, ses nuances en coloris et, surtout, l’échine qui est habituellement très marquée et qu’il faut éviter de retrouver sur les plats. Après avoir coupé le morceau de peau et tracé les rabats à l’aide du premier gabarit, il faut les amincir au couteau à parer pour qu’ils soient de la bonne épaisseur à la couvrure. Une pierre à lithographie ou de  bourgogne est nécessaire à l’exécution de ce travail minutieux et de longue haleine.

 

Cinquième phase : couverture et finition

  1. La couvrure se fera avec un encollage de la peau que l’on laissera pénétrer à la première couche. La seconde couche sera énergiquement appliquée pour que la surface reste humide et facilite les opérations du façonnage des remplis en contreplats, des coins et des coiffes. On laissera sécher cette mise en peau durant douze heures sous une charge assex lourde.
  2. Recoupe des rabats en contreplats.
  3. Retrait des gardes kraft pour laisser la place au collage des charnières de cuir.
  4. Pose des charnières de cuir parées très mince.
  5. Comblage des contreplats.
  6. Coupe et collage des gardes de couleur.
  7. Sertissage des nerfs au dos.

 

Sixième phase : maquette et décor

  1. Titre à l’or fin 24 carats : si le dos est long, sans nerfs, il pourra être accompagné de filets droits ou ornés. Si le dos est à nerfs, le premier entre-nerfs, en tête, recevra le nom de l’auteur et le second, le titre du livre. En reliure contemporaine, les titres sont souvent inclus dans le décor et y jouent un rôle tout à fait acceptable.
  2. Préparation de la maquette. Il est important de dire que le décor d’un livre d’art doit obligatoirement avoir un rapport direct avec l’écrit sans entrer en conflit avec le texte de l’auteur et les gravures de l’artiste, ce qui représente un défi supplémentaire pour le relieur, qui arrive troisième dans cette création qui se doit d’être harmonieuse.
  3. Le livre ayant changé de taille par la couverture demande un nouveau gabarit de maquette pour un décor pleine peau. Celui-ci servira à coucher le dessin sur papier. S’il y a un projet de mosaïques, celles-ci seront colorées et découpées afin d’être apposées sur des cuirs différents avant parures et incrustations. Il y a de nombreuses façons de décorer un livre d’art; à la décoration un peu statique des siècles précédents, une recherche de nouveaux matériaux et un épanouissement dans l’interprétation ont succédé.. Néanmoins, il est primordial de respecter l’époque décrite par le texte et d’y jumeler le décor choisi.

 

Septième phase : chemise et étui

  1. Les chemises sont apparues au moment où ont été créés les décors mosaïques pour protéger les ajouts de peaux sur les plats et quelquefois au dos. Par la suite, elles sont devenues plus fréquentes pour protéger les couleurs végétales qui teintent les peaux pour la reliure. Ces chemises se présentent sous la forme de demi-dos à bandes et sont du même cuir que la reliure. Les plats et contreplats sont garnis du même papier qui constitue les gardes de couleur.
  2. Une reliure d’art comporte toujours un étui, qui protège le livre et la chemise. Il est serti de peau de même facture que celle du long du dos et des coiffes du livre. Si le décor du livre est en relief et ne permet pas à celui-ci de glisser dans un étui, l’emboîtage est de rigueur. Il peut être fait soit en pleine peau ou en pleine toile. Une reliure traditionnelle à la française avec décor, chemise, étui peut nécessiter plus de deux cents heures de travail si l’artisan relieur exécute lui-même la dorure, la parure, les maquettes, le décor, la chemise et l’étui.